Genève, le 21 mars 2020

 

Chères Amies, chers Amis,

 

Hier aurait dû commencer notre semaine de jeûne. C’était une semaine attendue dans l’année, mais qu’il a été préférable de reporter puisque nos réunions quotidiennes ne pouvaient pas être maintenues. Sans cette dimension communautaire, le groupe de jeûne perdait son sens.

Tout d’abord, j’espère que vous vous portez bien ainsi que vos proches, que votre êtes attentif.ive.s à votre santé et en lien avec des personnes. N’hésitez pas à contacter votre paroisse si besoin, elles sont là pour ça!

J’avais envie de vous écrire pour marquer ce qui aurait dû être le début de notre expérience. Bien que nous ne jeûnions pas ensemble, un autre type de jeûne s’est imposé à nous et notre société. En revisitant les 3 dimensions du jeûne (santé, solidarité et spiritualité), je voulais vous témoigner de mon espérance que cette période difficile est une opportunité spirituelle.

 

LA TERRE JEÛNE A NOTRE PLACE

La santé d’abord! La crise sanitaire mondiale montre que les politiques peuvent prendre des décisions pour un sujet capital qui soient extrêmement néfaste à l’économie. Comme le disait Nuria Gorrite dans l’émission spéciale Coronavirus de la RTS mercredi dernier: « Le choix terrible devant lequel les autorités se retrouvent: envoyer mourir les gens ou les envoyer au chômage. Nous avons choisi le chômage. » Notre santé est menacée, et elle passe au premier plan, devant tout.

J’aurais aimé qu’il y ait la même prise de conscience pour la santé de la Terre. D’ailleurs, un bénéfice collatéral des mesures sanitaires, c’est que, l’activité humaine décélérant, la pollution est moindre et la Terre se porte mieux. Les canaux de Venise retrouvent une pureté, des dauphins sont reviennet côtoyer le Sud de l’Italie, les habitant.e.s des villes chinoises redécouvrent la couleur du ciel, et nous assisterons vraisemblablement à de nouveaux effets profitables.

L’enjeu est dans l’après-crise, lorsque les gouvernements chercheront des fonds pour relancer l’économie de leur pays, ils risqueront de lâcher les programmes coûteux de réduction d’émission de gaz à effet de serre. A gros traits, le Monde vit ce qu’on vit pendant un jeûne: pour un temps, on change radicalement notre quotidien en faisant moins, ce qui régénère notre corps; on vit une expérience forte qui questionne nos habitudes, nous montrant une autre voie possible, plus saine, qu’il nous appartient de mettre en pratique.

 

LA SOLIDARITE EST MONDIALE

Il est demandé à chaque membre des groupes de jeûne en Carême de mettre de côté l’argent épargné par l’absence d’achat de nourriture. Cette année, la somme (qui sera moins conséquente) est redistribuée à une action soutenue par les oeuvres d’entraide pour que des indigènes du Guatemala puissent lutter contre l’accaparement de leurs terres. C’est notre manière d’être solidaire, dans un système de redistribution d’un pays où l’accès à l’alimentation est garanti (même en cas de crise) à des producteurs et productrices qui luttent contre les multinationales pour garder leur culture.

A travers cet acte, nous vivons un bout de solidarité. Aujourd’hui, cette solidarité se manifeste d’une manière inédite. Entre les générations: des jeunes se mettent à disposition pour faire les courses de celles et ceux qui ne peuvent plus sortir, des enfants font des dessins pour colorer les EMS cloîtrés. Avec les personnes en première ligne de cette crise: tous les jours à 21h, nous applaudissons le personnel des hôpitaux qui font tout leur possible pour sauver des vies. Avec les personnes vulnérables: celles et ceux hors du groupe à risque qui restent à leur domicile ne le font pas juste pour eux ou elles-mêmes, mais pour protéger les plus vulnérables. Tous ces actes de solidarité, et bien d’autres, m’émeuvent profondément.

Je suis conscient que des personnes restent isolées, que les sans-abris n’ont pas de chez-soi pour y rester, que des tensions s’exacerbent dans des familles à cause de la promiscuité. Même si la solidarité n’est pas totale, le paradigme est en train de changer. La société passe d’une éthique individualiste à une éthique collective. Là encore, l’enjeu demeure dans l’après. Qu’est-ce qu’on retiendra? Q ’est-ce qu’on continuera? Quoi qu’il en soit, alors que nous ne pouvons plus nous tenir par la main, des nouveaux liens se créent autrement, et ils sont porteurs de fruits.

 

UNE OPPORTUNITE SPIRITUELLE

Un autre monde devient possible, un autre jeûne aussi. Lorsque j’ai appris la semaine dernière que toutes les activités ecclésiales étaient supprimées jusqu’à nouvel avis, je me suis dit que j’allais avoir beaucoup de temps libre. Mais cette première semaine m’a montré l’inverse. Professionnellement, il a fallu mettre en place une nouvelle manière de travailler, penser comment rejoindre les personnes isolées, être réactif à toutes les demandes particulières. Et en plus, le tout sur fond d’agitation et d’anxiété.

Malgré le confinement, le flux continue. Les travailleurs et travailleuses qui le peuvent sont passé.e.s au télétravail, en plus de gérer les cours à distance de leurs enfants. Les activités culturelles ont pris une forme nouvelle: visites virtuelles de musées, accès gratuit à des films pour une période donnée, musicien.ne.s professionnel.le.s qui font du live streaming. Les offres spirituelles n’y ont pas échappé. Le monde se réorganise, il se transforme avec les moyens numériques. Ce n’est pas mauvais en soi, le processus avait déjà commencé, il est simplement accéléré par la situation. Mais ce que je constate, c’est que le flux ne s’est pas arrêté, et il ne s’arrêtera pas.

Lorsqu’on fait un jeûne de nourriture, le monde continue de manger, parfois même au sein de son propre foyer. On ne demande pas aux autres d’arrêter, on s’extrait seulement pour une part de notre environnement. Cet autre jeûne, c’est celui d’une saine distance. Distance des informations anxiogènes, des possibilités quasi infinies de divertissement, du caractère soi-disant urgent de presque tout (alors qu’il dénote une non acceptation de l’incertitude ou de l’impuissance). Cela ne veut pas dire tout arrêter. Personnellement, je continuerai d’avoir un oeil sur les nouvelles du monde, je ne supprimerai pas mon rendez-vous de jass online avec mes amis, je répondrai aux sollicitations professionnelles. Mais je le ferai avec un recul.

Pour la plupart d’entre nous, nous allons rester quelques semaines chez nous, sans avoir rien à faire. C’est une opportunité immense. Nous pouvons offrir un espace au Vivant pour se laisser transformer par Lui, tel est le pouvoir de la résurrection. La Paix profonde qui est donnée par Dieu peut avoir comme terreau la peur. Lorsque le Christ apparaît aux disciples dans l’Evangile de Jean (Jn 20,19-23), il fait nuit, les portes et fenêtres sont fermées, ils ont peur. Mais le Christ vient au milieu d’eux et leur dit: « Shalom à vous ». Pas besoin face à Dieu de faire semblant d’être quelqu’un d’autre, de ne pas ressentir ce qu’on ressent. Il a juste besoin d’un espace. Et ce que nous vivons nous offre (si nous ne sommes pas au front de la crise) du temps et du vide, deux terreaux propices à l’action de Dieu.

Ces semaines si particulières ne sont pas choisies comme on choisit les dates d’une retraite au monastère. Le contexte non plus. Mais l’opportunité est là, bien présente. Je suis conscient que ce n’est pas facile à faire, alors que nous perdons nos habitudes, nos repères et le contact avec nos proches. C’est pourquoi ce que j’avais dit à la séance d’information reste valable. Je me tiens disponible à vos côtés dans cette expérience de jeûne. Je le suis par téléphone, par mail, ou avec d’autres moyens de communication, afin de vous accompagner pour que vous avanciez sur votre chemin de foi, pendant cette semaine-là ou une autre.

 

Bon jeûne à chacune et à chacun, quelque soit la forme qu’il prend. Nous sommes en communion.

 

Nicolas Lüthi,

Pasteur EPG au Centre-Ville Rive Droite.

 

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