Ce jeudi matin 19 mars 2020, la boulangère de Chantepoulet m’avait dit de passer prendre les invendus à la fermeture. Je ne devais pas m’attendre à collecter des tonnes vu qu’elle n’avait reçu qu’une dizaine de sandwiches et quelques ramequins. Au détour de la conversation, j’avais mentionné le sleep in du Temple de Montbrillant et les difficultés rencontrées par les 15 sans-abri qui y dormaient chaque soir. Spontanément, elle avait accepté de m’aider.

Avertie, la responsable de la Pastorale des Milieux Ouverts de l’ECR me demanda de passer au Temple de Montbrillant l’après-midi. Quelqu’un de son équipe me donnerait un coup de main pour transporter la marchandise. Je passe à 16h30 et fais rapidement le tour des lieux. Déserts. Pas un chat. Même pas l’équipe de jeunes qui a repris possession de la cour côté jardin depuis l’annonce de la fermeture des écoles. A l’intérieur je croise Jonas, le stagiaire. Il m’explique que les gars sont tous partis se doucher à la Servette. Restent juste Tom et Omega qui font la sieste au sous-sol. Je l’interroge au sujet des Roms, je viens de lire que la Hongrie a fermé ses frontières. Il me répond qu’ un vol direct pour la Roumanie est planifié pour lundi ou mardi. En attendant, les Roms se sont regroupés à Plainpalais. Plainpalais ! morne plaine si lointaine! Arrivent Tom et Omega. On se salue respectant les distanciations sociales d’usage. Omega m’accompagne pour cette course. On emporte deux caissettes grises qui serviront à emporter le butin. Depuis la multiplication des pains, tout est possible.

En chemin, Omega se plaint car son nouveau smartphone ne fonctionne plus. Impossible de le changer car tout est fermé. Je lui propose un vieux Sammsung. « Un Galaxy 3, excellent appareil » fait-il. Ses chaussures attirent mon regard. De resplendissantes baskets, du 46 au moins. Pas facile à remplacer si on les lui pique cette nuit.

A 17h20, on arrive à la boulangerie. La vendeuse est pressée. Elle nous remet son stock du matin, resté quasi inchangé. Cela remplit juste une caissette. Pas la peine de revenir, la boutique ferme. Elle ignore comment elle sera payée.

Ne reste plus qu’à retourner au Temple. Le simple fait de transporter cette nourriture terrestre transforme une promenade de routine en aventure. J’ai l’impression d’être projeté dans un escape game grandeur nature. La mission consiste à ramener un repas aux hôtes du Temple sans en perdre une miette.

Il nous faut d’abord parcourir la rue du Mont-Blanc d’ordinaire fréquentée par de nombreux passants et touristes. Jonchée de détritus, elle est métamorphosée. Des petits groupes surgis de nulle part, formés d’hommes venus de nulle part, la longent méthodiquement et sans but. Un jeune banquier isolé, vêtu d’un manteau bien coupé, s’arrête au milieu du chemin. Il semble totalement anachronique. Il remet en place ses air-pods avant de disparaître. Omega et moi avançons en tenant fermement chacun d’un côté les caissettes. Il nous faut maintenant traverser les entrailles dépeuplées de la Gare Cornavin. Nous retenons notre souffle. Tout paraît factice. Et toujours quelques silhouettes à la démarche incertaine qu’il faut contourner. Nous accélérons le pas. Personne ne semble nous suivre. Nous voici hors du périmètre de la Gare. Reste à traverser le parc des Cropettes. Le Temple de Montbrillant se situe juste après. Une foule nombreuse occupe le parc en dépit des règles de confinement. Tant pis, nous n’avons pas le choix. Nous marchons sans prononcer une seule parole. Nous passons à côté de la place de jeux. Tous les bancs sont occupés par des amis de Dakar et environs. Chacun d’eux tente de maintenir une distance et de ne pas être collé à son voisin. Leurs habits blancs étincellent sous le soleil crépusculaire. L’un hèle Omega. Ce dernier fait un signe négatif de la tête. Pas le temps ! Debout derrière la mare se tiennent les gars d’Alger et de Casa. Ils étaient déjà là ce matin mais moins nombreux. Heureusement ils nous tournent le dos et ne nous remarquent pas. Et si quelqu’un découvrait le contenu de la caissette ? Faudrait-il partager ? Négocier ? Menacer ? Disséminés en quinconce sur la pelouse du parc, assis ou couchés, des hommes, quelques couples attendent la fin, indifférents à notre passage. Enfin le Temple. Omega et moi nous nous y réfugions soulagés et vainqueurs. Et là surprise ! Une montagne de caissettes vertes est dressée dans le hall du Temple. Chacune contient un repas équilibré pour le soir ! Directement livrées par un traiteur de Châtelaine ! En comparaison nos sandwiches ont l’air miteux de cacahuètes oubliées sur une table après un apéritif dînatoire.

(Elle n’est pas belle, la multiplication des pains !)

 

Marc-Antoine Aubert, président de la paroisse de Montbrillant