Image choisie par Nathalie

Les premiers temps, c’était presque extérieur, comme un thriller, un roman noir, qu’on ouvre et  dont on n’arrive pas à décrocher : Une injonction tenace, alimentée qu’elle était par tout un bombardement médiatique, à changer nos réflexes, nos habitudes, fuir le contact avec  nos prochains quand ils se font trop proches, en raison d’un danger invisible.

Une histoire un peu prenante, mais pas trop réelle encore !

Et pourtant, impossible de refermer le livre et zapper sur autre chose. Et au réveil chaque matin, la tension reprend possession de nos pensées, et grignote méthodiquement les coussinets ouatés de notre espace intérieur…

Rapidement nous avons vécu une formidable accélération de l’emprise de ce ridicule mais méchant virus sur nos vies et nos libertés individuelles : plus l’injonction de prendre de la distance entre nous pénétrait nos esprits et comportements, moins nous pouvions mettre la situation à distance sur le plan spirituel et psychologique.

Conséquence inévitable : l’apparition de symptômes comportementaux irrationnels et perturbants dans l’espace public.

 

Et puis, l’on apprend forcément que telle personne, connue, aimée est touchée, voire hospitalisée dans un état grave. Les questions enflent et se cognent au plafond de nos prisons de confinement plus ou moins  dorées.

Puisque souvent on profite du confinement pour faire du rangement, et que le rangement, par vases communicants, se fait aussi dans la tête, on ressort des tiroirs de la  mémoire collective des étiquettes et définitions qui paraissaient démodées, fripées : « C’est un peu comme ces textes de l’Ancien Testament dont on ne sait pas toujours très bien quoi faire », réfléchit Lucie ; « je pense à l’arche de Noé, et les textes sur les derniers jours, et je réfléchis », confie Violette. « On  a un peu l’impression d’être dans les dix plaies d’Egypte », ajoute Lucette, qui n’a pourtant pas l’habitude d’une lecture littéraliste des Ecritures. Et Bertrand, ne sachant pas trop quoi ajouter, confie un hochement de tête pensif, un peu embarrassé, à la ligne téléphonique.  

Même le spectre âgé d’un siècle  de  la grippe dite espagnole ressurgit au détour des conversations. 

Et bien sûr, affleurant à la surface dans nos nuits quand le sommeil fuit, la question ouvrant  la boîte de Pandore : -« Si telle ou tel aussi est contaminé-e, pourquoi moi je serais épargné-e ? ». Beaucoup de penseurs, d’écrivains, se sont penchés sur cette interrogation vertigineuse, et ses fondements sous-jacents, à commencer par Job, en passant par Albert Camus (« la peste »), Fritz Zorn, et en continuant par vous et moi.   

Il est toujours tentant de  ré-engouffrer l’artillerie lourde d’une  théologie de la rétribution derrière une question de cet acabit.

« Qui de sa famille a péché, Seigneur pour qu’il soit né ainsi », demandent des gens à Jésus à propos d’un homme aveugle de naissance ? La réponse de Jésus  déverrouille la porte fermée emprisonnant Dieu dans les rêts d’une justice trop humaine. Dieu marche devant, il nous invite à sortir vers une vie abondante, libérée des calculs comparatifs et vengeurs. Jésus répond : « Ce n’est pas que ses parents aient péché, – chacun- de nous a péché -, c’est afin que les œuvres de la Grace de Dieu  se manifestent en lui ».

 

Mais voilà, parallèlement à l’accélération de la tension, tout ralentit et se dépeuple, comme un champ chirurgical stérile. Les évidences confortables qu’on n’aurait pas même songé à questionner il y a peu de temps, s’effacent les unes après les autres, nous laissant dénudés face au scalpel de nos questions.

Le destin, la mort,  la fragilité humaine, que notre occident d’abondance s’était un peu payé le luxe de reléguer dans l’arrière-boutique,  reviennent avec leurs masques de cire sur le devant de la scène.  

 

…Et Dieu bien sûr !  Sauf que lui refuse tout masque depuis belle lurette ! 

 

Lina a déniché dans les méandres d’internet  le témoignage poignant d’un médecin italien, jusque-là athée « comme il se doit » dans une profession qui se voulait éclairée et rationnelle.

Désormais, ce soignant se retrouve dans de petits moments de prière très humbles, avec ses collègues submergés comme lui par la vague des malades en manque de souffle, et éjectés hors de la sécurité de leurs repères déontologiques éthiques et scientifiques. Elles et ils ont été bouleversé-e-s par  le rayonnement confiant et la compassion d’un pasteur retraité, contagié et malade lui-même, se rendant de lit en lit, soulager l’angoisse de ses proches. Humble témoin de Jésus, aujourd’hui décédé du covid 19, sachant d’où vient la source de la vie  en abondance et bottant la  peur en touche, parce qu’elle encombre inutilement le chemin.

 

Ne serait-ce pas, dans notre société d’abondance vide de sens et de reconnaissance, encore une fois le moment – arc en ciel dans la tempête- de redécouvrir ensemble, au creuset de l’incertitude et de la souffrance,  un Dieu tendrement proche, solidaire, passionné jusqu’à être abandonné à nos côtés  (Psaume 22 !) entre les griffes du mal et de la mort?

Démasquer Dieu, loin de toute idolâtrie, tel  que la tradition juive, puis le message de l’Evangile l’ont fait, c’est simplement réaliser que le mal et le mensonge ne s’originent pas en Lui.

Et comme chrétiens, face à la croix, nous somme rejoints au cœur de la souffrance, par notre Seigneur Jésus-Christ, qui la traverse avec nous et nous aide à retrouver la liberté d’être solidaires, et recréer un monde respirable.

Dans ce vendredi-Saint de déchirement et d’extrême solitude,  où l’on ne peut accompagner nos proches aimés hospitalisés luttant pour reprendre souffle, il demeure « celui qui est et sera ». 

 

Virus en couronne ou pas, Pâques vient. Le Christ ressuscité nous précède et nous retrouve sur notre chemin de vie, afin que nous ressortions à la lumière hors de notre vallée d’ombre et de mort, le Souffle Saint respirant en nous et entre nous.

 

Oui, s’il y en a un qui mérite d’être couronné de notre confiance et respect inconditionnel, c’est Jésus roi des rois et Seigneur des Seigneurs, qui nous couronne de la tendresse de Dieu, comme des enfants bien aimés.

Ami-e-s, je vous souhaite d’heureuses Pâques : Reprenez souffle : Christ est ressuscité. II est vraiment ressuscité.

 

Bertrand Barral